Après la défaite face à la Prusse, après le retournement des fusils d'une partie de l'armée française contre le peuple de Paris - hommes, femmes, enfants et vieillards -, après la perte de l'Alsace-Lorraine qui, aussitôt, invitait à la Revanche, la France allait devoir emboiter le pas à l'Allemagne et à l'Angleterre, et, tout en rénovant son industrie et son armée, rebâtir une unité nationale. Elle le ferait autour de la République conservatrice de monsieur Thiers et de la fiction d'une Histoire de France tout en images... pour le peuple.

Mais l'image est fondatrice de l'humain, ainsi que Sigmund Freud devait commencer de nous l'enseigner au tournant des deux siècles. Elle est fondatrice en ce qu'elle l'emmène dans un monde d'où il ne lui est plus possible de retrouver sa vérité, ni celle du monde qui l'environne : sauf, pour lui, à élaborer les modalités d'expression et d'authentifi-cation du discours inconscient qui l'enserre dans sa totalité.

Le point de chute de cette mise en images - autour de la figure reine de l'Alsace-Lorraine manquant à la carte de l'hexagone affichée, peu à peu, dans les écoles -, ce sont les millions de morts de la guerre de 1914-1918... C'est aussi un déploiement jusqu'alors inconnu de la colonisation, par la France, d'une partie de l'Asie du Sud-Est et d'une autre, en Afrique, avec ces massacres en masse et toutes les horreurs qui s'y continuent en ce début de XXIème siècle.

Voilà donc l'une des tâches principales de l'école laïque, gratuite et obligatoire : façonner une conscience encore plus nationaliste que nationale, et qui offrera à la domination bourgeoise tout ce qu'il faut pour lui permettre de brandir, à bon prix, le manche de la répression morale (scolaire) à l'intérieur, et physique (militaire) à l'extérieur : des deux côtés, il y avait du galon à prendre. Ce que toute une nouvelle classe intermédiaire a pu s'offrir, sur la mise au pas des producteurs et productrices de cette plus-value d'origine prolétarienne qui sert d'aliment à la propriété mobilière et foncière.

Comme le constate Michel Bréal dès 1872 :

"Augmenter les ressources de l'individu et multiplier du même coup la richesse de l'Etat, répandre une moralité qui rende les crimes plus rares et un respect des lois qui diminue l'armée de l'émeute, égaler la diffusion des lumières à l'extension des droits politiques et éclairer notre souverain, qui est le suffrage universel, tels sont les motifs qu'invoquent ordinairement les partisans de l'instruction du peuple." ("Le feu sous la cendre", pages 313-314)

Éclairer ce suffrage universel souverain qui - par définition, faut-il dire - est nécessai-rement aveugle : c'est ce qui fait par-dessus tout jouir la bourgeoisie qui aime bien, elle, s'apitoyer sur l'infirmité des autres quand elle l'arrange...

Michel J. Cuny