Comme nous l'avons vu, c'est au pire de la tourmente lyonnaise de 1831, que Saint-Marc Girardin avait avancé une idée qui devait connaître un bel avenir. En présence de cette insurrection des "Barbares qui menacent la société", il avait écrit :

"Et ces hommes à qui il faut tant de vertu, tant de réserve, ce sont des hommes que la société a laissés pendant longtemps sans instruction. Elle ne leur a pas donné la lecture qui pouvait les éclairer, les instruire, les civiliser, et elle leur donne des armes !" ("Le feu sous la cendre", page 9)

Précisons : ces armes étaient celles de la garde nationale. Quant à la "lecture", de quoi pouvait-il bien s'agir ? De la technique de lecture : rien qu'elle ? Ou d'une technique orientant vers les bonnes façons de lire la réalité économique, sociale et politique ?

Dans l'ouvrage qu'il publie en 1872 : "Quelques mots sur l'instruction publique en France", Michel Bréal reprend le même propos en montrant bien qu'il s'agit d'une alternative à quelque chose de terrible :

"C'est en vain qu'on aura comprimé l'insurrection : si les causes persistent, les effets se reproduiront. Sans l'instruction des masses, il est à craindre qu'il ne faille, à des intervalles de plus en plus rapprochés, procéder sur la population de nos grandes villes à des amputations chaque fois plus cruelles. [...] Le seul bienfait incontesté par lequel l'Etat peut gagner le coeur du peuple, c'est l'instruction." ("Le feu sous la cendre", page 309)

Ayant mené, dans les années 1950, un travail de recherche sur les documents traitant de ce qui avait pu se passer dans "Les écoles primaires de la France bourgeoise (1833-1875)", Maurice Gontard rapporte ce texte rédigé à propos de la concurrence avec les écoles tenues par des associations religieuses :

"De l'instruction laïque bien dirigée dépend l'avenir de la famille et de la Patrie car, il ne faut pas le cacher, la jeunesse élevée par les laïcs se soumettra toujours avec plus de franchise à l'obéissance des lois et à la Patrie que ceux élevés par les congréganistes. C'est pourquoi certaines gens n'aiment pas l'instruction laïque parce qu'on voit qu'elle marche de concert avec le chef du Gouvernement." ("Le feu sous la cendre", pages 310-311)

Le même auteur rapporte encore cette constatation faite en 1863 :

"La crise cotonnière n'a amené aucun désordre matériel dans la Seine-Inférieure qui occupe le 34ème rang sur la liste des départements classés d'après le degré d'instruction, tandis qu'un simple changement dans la perception d'une taxe de marché vient d'être la cause d'une émeute dans la Corrèze qui a sur la liste le numéro 80." ("Le feu sous la cendre", page 311)

Quelle que soit l'approximation des preuves prétendument apportées, nous sentons qu'il paraît bien se passer tout de même quelque chose. De quoi peut-il s'agir ? De l'intégration de la loi sociale... Nous y reviendrons.

Michel J. Cuny