La crudité des mots n'est rien évidemment à côté de la réalité qu'ils reflètent...

Voici ce qu'on peut lire dans L'indépendance Française du 26 mai 1871 :
"Au moment où le souffle nous revient, où l'air rentre dans nos poumons flétris par l'impur courant de ces monstres odieux, un seul cri peut sortir de nos lèvres, et ce cri sera celui de tout Français : Pas de pitié pour ces infâmes ! Un seul châtiment peut expier de pareils crimes : La mort !" ("Le feu sous la cendre", page 302)

Ainsi, ce qui persiste au sein de la société française du début du XXIème, c'est la menace de cette mort-là. Ancienne menace, mais toujours aussi terrifiante, et qui n'attend que d'être remise en action dès le premier moment d'une tentative de bouleversement du système d'appropriation des richesses produites, et tout spécialement des moyens de production et d'échange.

Or, ce bouleversement s'annonce par toutes sortes de phénomènes... En particulier, le renouvellement de ce que l'on appelle désormais le "modèle économique" est une question qui traverse quotidiennement l'ensemble du système de production capitaliste. Comment "valoriser" les fruits de son activité à travers l'usage des nouvelles technologies ? Sinon, c'est la ruine.

Comment réagiront les cohortes entières de Françaises et de Français qui vont basculer du côté des victimes d'une nouvelle forme d'accumulation primitive centrée sur le rapport de force le plus brutal ? Prétendront-ils envahir les rues ? S'en prendront-ils à quelque bâtiment public ?

Révisons nos classiques, en lisant ce qu'écrivait le journal La Constitution, le 27 mai 1871 :
"Ces hommes ne sont plus des ennemis qui combattent : ce sont des assassins et des incendiaires. Qu'on les traite comme les hommes qui ont versé le sang et mis le feu. Qu'on ne fasse pas de quartier, surtout aux étrangers qui sont à leur tête !" ("Le feu sous la cendre", page 302)

Les Occidentaux n'ont-ils pas aidé à développer ce genre de tendresse en Irak, en Afghanistan, en Libye, en Côte d'Ivoire, en Syrie ?

Voici Le Fils Duchêne, du 28 mai 1871 :
"Pas de pitié... Nous ne voulons user jusqu'au bout, sans colère, que d'un seul droit : le droit de faire justice !" ("Le feu sous la cendre", pages 302-303)

Edmond de Goncourt donnait, pour sa part, ce qui est peut-être le fin mot de ce drame, et - par avance - le fin mot de la guerre, bien plus lointaine, de 1914-1918, dans son Journal, et ceci dès le 31 mai 1871 :
"Enfin la saignée a été une saignée à blanc ; et les saignées comme celle-ci, en tuant la partie bataillante d'une population, ajournent d'une conscription la nouvelle révolution. C'est vingt ans de repos que l'ancienne société a devant elle, si le pouvoir ose tout ce qu'il peut oser en ce moment." ("Le feu sous la cendre", page 303)

Encore cette lettre d'un lecteur publiée par le Figaro du 1er juin 1871 :
"Chacun de nous doit faire la police de son quartier et signaler d'une manière implacable tout individu ayant pris une part active à cette déshonorante insurrection. C'est un devoir civique..." ("Le feu sous la cendre", page 303)

Devoir que  rempliront demain, pour l'essentiel et avec un certain gain de fiabilité, les plus raffinés des appareils optiques... Ne serait-ce que pour nous faire mieux constater ce que Karl Marx disait à propos du Mur des Fédérés, ce "témoignage d'une éloquence muette de la furie dont la classe dirigeante est capable, dès que le prolétariat ose se dresser pour son droit". ("Le feu sous la cendre", page 306)

Michel J. Cuny