L'ambiance dans laquelle s'est réalisée la fabrication du consensus nécessaire à l'exis-tence de la "nation" française va nous être rendue par le futur maréchal de Saint-Arnaud qui écrit à son frère le 1er juillet 1848 :
"(...) une dépêche télégraphique [...] nous a appris à Alger que l'on se battait à Paris depuis le 22, que la garde nationale et l'armée réunies avaient affaire aux Ateliers nationaux. C'est la guerre civile. C'est la bourgeoisie et le vrai peuple, les bons ouvriers, contre les gueux, la canaille, les Cabetistes, communistes, les Ledru, Barbès, Blanc, etc. C'est enfin un peu la misère qui descend dans la rue un fusil à la main pour chercher fortune. Tout cela était prévisible mais c'est affreux. Si on n'en tue pas énormément cela sera à recommencer. Mon Dieu que je voudrais être là." ("Le feu sous la cendre", page 22)

Vingt-trois ans de répit, tout de même. Mais, effectivement, en 1871, il faut remettre ça. La France bourgeoise et impériale vient de perdre la guerre malencontreusement déclarée à la Prusse. Par la voix de Thiers, elle requiert, auprès de Bismarck, qu'il délivre les soldats français qu'il a faits prisonniers : elle les retourne aussitôt contre les Communards.

Le journaliste Lissagaray écrira :
"On pousse les victimes dans les cours des mairies, des casernes, des édifices publics, où siègent des prévôtés, et on les fusille par masses. Si la fusillade ne suffit pas, la mitrailleuse fauche." ("Le feu sous la cendre", page 29)

Pour sa part, le journal le Temps rapportera :
"Qui ne se rappelle, s'il ne l'a vu, ne fussent que quelques minutes, le square, non, le charnier de la tour Saint-Jacques. Du milieu de ces terres humides fraîchement remuées par la pioche, sortaient çà et là des têtes, des bras, des pieds et des mains. Des profils de cadavres s'apercevaient à fleur de terre, c'était hideux." ("Le feu sous la cendre", page 29)

Le dernier mot sera pour Thiers, qui a bientôt télégraphié à ses préfets :
"Le sol est jonché de leurs cadavres : ce spectacle affreux servira de leçon." ("Le feu sous la cendre", page 31)

La formule est crue, mais elle n'est pas tout à fait fausse : l'Histoire paraît l'avoir vérifiée... Mais c'est que les hécatombes se sont produites tout autrement... C'est ce que l'on appelle l'impérialisme.

Michel J. Cuny